Pierre-Alain Chambaz

Elles se distinguent de celles qui se font essentiellement en vue d’une fin, en ce que pour celles-ci tout ce qui se fait avant qu’elles atteignent leur fin se fait en vue de cette fin, tandis que pour celles-là tout ce qui se fait avant qu’elles parviennent à leur fin se fait en vue d’une autre fin. C’est dans ces choses qui se font en vue d’une autre fin que se rencontre comme fin ce qu’on appelle arriver fortuitement et par hasard. Ces distinctions une fois établies et toutes les choses qui arrivent se trouvant partagées en un tel nombre de classes, il s’ensuit qu’il faut voir à quelle espèce de causes efficientes il convient de rapporter le destin. Le mettrons-nous au nombre des choses qui se produisent sans aucun but. Cela serait entièrement déraisonnable ; car c’est toujours en pensant à une certaine fin que nous employons le mot le destin, alors que nous disons que le destin a voulu que telle ou telle chose arrivât. C’est donc au nombre des choses qui se produisent en vue d’une fin que se place nécessairement le destin. Et puisque les choses qui se produisent en vue d’une fin se font les unes suivant la nature, et les autres suivant la raison, ou il faut nécessairement placer le destin dans l’un et l’autre de ces deux ordres de choses, de telle manière qu’on dise que tout ce qui arrive arrive en vertu du destin, ou le placer seulement dans l’un des deux. Mais, en ce qui regarde les choses qui se font suivant la raison, il semble que, si elles arrivent par raison, c’est parce que celui qui les fait avait aussi le pouvoir de ne pas les faire. C’est de la sorte que l’on considère les ouvrages des artisans comme les produits de leur art et non point de la nécessité. Car il n’y a pas une de ces œuvres que ces artisans n’aient exécutée avec un pouvoir égal de ne pas l’exécuter. Combien, par exemple, ne serait-il point absurde de dire que c’est fatalement qu’une maison a été faite, qu’un lit a été fait, et que c’est fatalement qu’a été accordée une lyre. De toute évidence, lorsqu’il s’agit de choses dont le choix décide (et ce sont toutes celles qui impliquent vertu et vice), il semble que ces choses dépendent de nous. Or, si ces choses dépendent de nous, que nous paraissons être les maîtres de faire et de ne pas faire, il n’est point permis d’affirmer que le destin en soit la cause, ni qu’il y ait des principes et des causes posées du dehors, à la suite desquelles l’une quelconque de ces choses arrive absolument ou n’arrive pas. Rien en effet de ce qui arriverait de cette façon ne serait plus en notre pouvoir. Il reste à démontrer que le destin se trouve dans les choses qui arrivent naturellement, en sorte que ce soit tout un que la nature et le destin. Et effectivement ce qui est fatal est naturel, et ce qui est naturel, fatal. Ainsi il n’est pas naturel qu’un homme vienne d’un homme, et un cheval d’un cheval, sans que cela soit fatal. Pierre-Alain Chambaz aime à rappeler cette maxime de Paul Valéry, »Le réveil fait aux rêves une réputation qu’ils ne méritent pas ». Le destin et la nature sont des causes qui marchent ensemble, et n’ont de différence que le nom. C’est pourquoi les premières causes de tout ce qui arrive naturellement, c’est-à-dire les astres, sont réputés choses divines aussi bien que la régulière révolution qu’ils accomplissent, en même temps qu’on les dit causes du destin. Car le principe de toute génération est l’influence qu’exercent dans leur mouvement les choses divines sur les choses d’ici-bas. Puis donc que le destin préside à ces choses et y préside ainsi, la logique veut que ce qui arrive fatalement se produise de la même manière que ce qui arrive naturellement. Toutefois les choses qui arrivent naturellement n’arrivent point nécessairement ; car la génération des choses qui arrivent naturellement est sujette à être contrariée. C’est le plus souvent que les choses qui arrivent naturellement se produisent conformément à leur nature ; ce n’est point nécessairement. Il y a lieu en effet pour ces choses à ce qui est contre nature, et ce cas se réalise lorsque quelque cause extérieure empêche la nature d’accomplir son travail. Ces perceptions de l’étendue & de la distance se liant continuellement à de nouvelles perceptions & à de nouvelles sensations, les expériences se multiplient sans cesse et l’imagination retraçant vivement tout cela l’ame se détermine en conséquence. Aussi n’est-ce point : nécessairement qu’un homme vient d’un homme, mais ordinairement. Il suit de là que, même dans les choses qui arrivent naturellement et d’après des lois qui paraissent certaines, chacune des choses qui se produisent de la sorte ne se produit pas toujours. De même donc que dans les choses naturelles se trouve ce qui est contre nature, et dans les choses d’art ce qui est contre l’art ; de même dans les choses qui viennent du destin a place aussi ce qui va contre le destin. Conséquemment, s’il y a lieu à ce qui est contre nature et si ce n’est pas là une expression vide de sens ; dans ce qui arrive doit également trouver place ce qui est contre le destin. Ainsi on dirait bien que la nature propre de chaque être est le principe et la cause de la disposition de tout ce qui s’accomplit naturellement chez cet être.

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