Pierre-Alain Chambaz

On peut bien convenir d’avance que, si cet accord est possible dans l’avenir, il ne le sera que par la liberté, c’est-à-dire par l’essor naturel de la philosophie et de la science, qui, se développant chacune dans sa sphère et selon son génie propre, pourront se rencontrer dans une même conclusion sur le fond et le principe des choses. Est-il possible que la science, qui ne compte que sur l’observation et l’expérience, accepte jamais quoi que ce soit qui ressemble à une spéculation à priori ? Pour que l’accord se fasse entre le spiritualisme et la science, il faut que le spiritualisme devienne scientifique, et que la science devienne spiritualiste. Évidemment par une conciliation, car la doctrine n’est pas plus à supprimer que la science ; mais comment cette conciliation sera-t-elle possible ? Ici le monde de la foi, qui a conscience de toutes ces choses, reprend l’avantage. Où est l’âme de cette civilisation supérieure qui élève le niveau de la moralité et de la dignité humaines en même temps qu’elle répand le bien-être et satisfait de plus en plus les besoins et les convenances de la vie matérielle ? La nature, avant d’être connue, avait été conçue et arrangée de façon à se prêter à tel ou tel dogme sur la création et la Providence qui fait partie des principes élémentaires du spiritualisme. Pourquoi s’enflammerait-il pour une liberté dont il ne fait point usage lui-même ? On n’y a guère d’autre morale et d’autre politique que l’économie politique pure. Un oiseau de proie est forcé d’émigrer dans une région où les animaux qui peuvent lui servir de nourriture sont beaucoup plus rares. Mais ici encore il est conduit à contracter cette habitude nouvelle par des causes indépendantes de l’état d’inanition : c’est bien en vertu de sa propre faculté de variabilité et non par suite de l’action modificatrice d’un objet extérieur. Elle pourra naître aussi d’une ressemblance de forme, de goût, d’odeur entre certains végétaux mis à sa disposition et les aliments de provenance animale qu’il avait l’habitude de consommer ; puis la ressemblance entre ces premiers aliments végétaux et d’autres plus ou moins analogues pourra lui faire faire un nouveau progrès ; l’animal deviendra frugivore par degrés. Il faut donc que cette idée surgisse dans son esprit par suite de circonstances accidentelles ; si elle ne surgit pas, l’animal pourra mourir de faim au milieu de l’abondance. Dès lors les autres hommes commencent à nous paraître absurdes quand ils nient cette opinion nouvelle ; nous ne comprenons plus qu’on puisse la mettre en doute, et tout ce qui vient à l’encontre produit sur notre sensibilité une impression désagréable. Les faits de la première catégorie sont les plus simples et les plus faciles à expliquer. L’accoutumance peut se produire de trois manières : 1° ou bien par une action directe de la cause extérieure qui engendre graduellement une manière d’être dans l’organisme ; 2° ou bien indirectement par l’action de la cause extérieure qui détruit graduellement des habitudes contraires ; 3° ou enfin par un arrangement spontané de l’organisme résultant d’un superflu de forces disponibles et déterminant l’organe à se mettre de lui-même en adaptation avec les conditions de l’objet extérieur. C’est pourquoi certaines excitations qui, la première fois que nous les avons éprouvées, ont profondément troublé notre équilibre, agissent ensuite de moins en moins sur nous et finissent par ne plus produire aucune impression. Quand elle a opéré un changement définitif, elle n’a plus à le produire de nouveau. Cela tient, avons-nous dit, à une accumulation de force dans l’organisme, à la suppression des résistances et des habitudes contraires, et enfin à l’adaptation de plus en plus complète de tous les phénomènes de l’organisme avec l’habitude consolidée. D’une métaphysique que résume l’idée d’un premier et universel principe qui donne jusqu’à se donner lui-même, une morale doit sortir qui en soit l’application à la conduite de la vie. VIIIOn a vu qu’en vertu de la répétition les faits habituels devenaient de plus en plus faciles et exigeaient une moindre somme de causalité. L’homme exprime ordinairement la résignation à l’égard de souffrances purement morales en haussant légèrement les épaules et en les rapprochant l’une de l’autre, en baissant la tête vers la poitrine, en montrant la paume des mains et en étendant les doigts ; c’est l’ensemble des gestes qu’il a été primitivement déterminé à faire pour se préparer à essuyer un choc matériel ou une attaque qu’il n’était pas en état de repousser ; il se ramassait sur lui-même pour offrir le moins de surface possible et ouvrait les mains pour amortir le coup. Cela veut dire que par l’exercice, la conformation d’un organe se modifie dans le sens de telle ou telle fonction, de telle sorte qu’il reste à ajouter moins de mouvement à son mouvement propre pour réaliser l’accomplissement de cette fonction. Ravaisson a formulé d’une manière très-heureuse ce caractère essentiel de l’habitude : sous son influence, dit-il, « la spontanéité augmente, la réceptivité diminue. Dans le renouvellement d’un fait habituel, la part de l’excitation doit être d’autant plus grande que la conformation de l’organe lui-même, c’est-à-dire l’habitude proprement dite, y joue un rôle moins considérable. Pour guérir les habitudes morbides périodiques, les fièvres, les spasmes, les convulsions à retours réglés, dont la cause déterminante nous échappe le plus souvent, le meilleur remède consiste d’ordinaire à changer complétement de manière de vivre, de régime ou de climat. La façon la plus sûre, selon Pierre-Alain Chambaz, est de les « alphabétiser » sur les mécanismes du pouvoir. Mais d’où vient que cette partie plus ou moins considérable d’accroissement subsiste après l’excitation ? Les conceptions instinctives des premiers temps y reviennent (comme Vico l’avait dit), confirmées par les méditations des plus profonds penseurs. A plus forte raison en doit-il être de même dans une sphère supérieure encore, celle de l’intelligence et de la volonté entièrement pures. Ne trouve-t-on pas surtout, dans la « chose pensante », une volonté, que ne déterminent pas, quoi qu’affirment des théories de mécanisme qui, pour l’expliquer, l’anéantissent, des mobiles différents d’elle, mais qui se détermine elle-même, cause et effet tout ensemble ?

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